L'INTERVIEW - RAPHAËLE DE LA FORTELLE

 On te définit comme une exploratrice voire une alchimiste de la matière, quand et comment as-tu commencé à t'intéresser aux matériaux bruts?

J'ai fait un premier travail céramique en 2007, j'ai porté mon choix sur ce médium motivée en grande partie par la fascination pour cette matière souple qui résiste et cède à la fois, qui se transforme lentement et qui passe par plusieurs étapes. L'ultime étape étant l'épreuve du feu, avant de se figer dans sa forme définitive.
Le travail sur les matériaux bruts est arrivé plus tard, j'étais dans le désir de continuer à travailler avec le feu et c'est à ce moment-là que le travail du bois brûlé, du charbon s'est presque imposé à moi. La calcination a été l'élément déclencheur de mon intérêt pour l'alchimie, discipline dont la démarche allie matière et vie de l'esprit et dont la première étape est celle de la décomposition de la matière par le feu. Le choix des matériaux s'est poursuivi naturellement par la suite, charbon, bois calciné, céramique noircie aux oxydes pour le premier volet, l'Œuvre au noir et porcelaine, faïence, et papier pour le second volet...

Tu t'intéresses beaucoup à l'évolution de l'être et à ses origines... Certaines lectures ou rencontres t'accompagnent-elles dans ton cheminement ?

Je m'intéresse moins aux origines de l'homme qu'à son évolution, je suis sûre qu'il y a une conscience universelle au-delà de toutes races, de toutes frontières, et que tout le reste est culturel. Je m'intéresse à l'Humain, à sa complexité, ses peurs, ses doutes, sa laideur et sa beauté et à toute philosophie ou religion qui a pour objet son évolution et sa conscience du monde. Je me réserve la liberté de puiser dans la diversité des textes ce qui remue en moi le processus du changement et de la quête.
Bachelard, avec sa poétique de la matière et de la rêverie spontanée a été longtemps une référence et une inspiration. «La psychanalyse du feu», «l'eau et les rêves» ont été de formidables guides pour mon imaginaire.
La mystique hindou m'intéresse également, le travail sur le dé- passement de l'ego et la recherche du Soi, pure conscience, la promesse pour ses adeptes de s'éveiller à une réalité plus haute, de percer le voile des apparences, de vivre par anticipation quelque chose comme un salut.
Jung et sa corrélation entre la transformation de la matière chez les alchimistes et la transformation qu'il constate lui-même à l'œuvre dans l'inconscient.
Dans mon travail, les liens se tissent entre les spiritualités et les philosophies orientales, occidentales, et la quête reste universelle. Quelque soit son origine, l'être humain n'a de cesse de rechercher cette promesse de paix, sans jamais réussir à la saisir véritablement. c'est cet espoir qui ne tari pas qui me fascine.

Pour toi, quelle place doit occuper l'art dans le développement des nations ?

L'art engagé dénonce, autant que pourrait le faire la littérature ou toute autre forme d'expression artistique. Si le regard porté dessus est éduqué pour en saisir la subtilité l'art agira alors comme éveilleur de consciences et si l'art n'est pas dans une forme d'engagement politique, il est alors poésie, et la poésie et l'imagination sont une puissance majeure de la nature humaine comme le dit Bachelard.

Lumières et ouvertures sont des thèmes centraux de ton œuvre, est-ce le message que tu veux faire porter face au monde chaotique dans lequel on vit ?

Je préfère penser que ce sont moins des ouvertures qu'une volonté de ne pas fermer l'espace, une façon de laisser à d'autres possibilités un champ libre pour se faire et se défaire. une façon différente de contourner les limites du cadre. une manière de symboliser la lumière qui pénètre la matière dans l'étape de l'Œuvre au blanc.
Dans la série «le voile d'Isis», je fais référence au mythe où Isis et Osiris sont désignés comme le couple alchimique qui va créer ce fameux grand Œuvre. Sur le socle de la statue d'Isis recouverte d'un voile noir était gravée : « Je suis tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera et aucun mortel n'a encore osé soulever mon voile». retirer le voile d'Isis représente la révélation de la lumière et réussir à soulever le voile, c'est devenir immortel. J'ai travaillé sur l'empreinte d'un voile de coton de-tramé pour symboliser cette lumière.
Dans la série «livre silencieux», ce sera la matière elle-même qui s'effeuillera.
Par ailleurs, le travail sur des formes multiples assemblées donnent à l'ensemble une forme d'expansion, j'aime l'idée que la même pièce peut dépasser ses propres limites à l'infini.
Quand au monde chaotique qui est le nôtre, il n'est le fruit d'aucun hasard mais bien de notre volonté. Il est étonnant de constater comme nous avons tendance à vouloir trouver des solutions au chaos en dehors de nous-même. Je n'ai d'autre message à faire passer que celui d'accepter le chaos puisqu'il est bel et bien réel et de tenter de trouver le changement dans une modification des consciences plutôt que de répéter à l'infini des schémas obsolètes qui visiblement ne fonctionnent plus.
Quant à la possibilité d'un résultat tangible, je suis moi-même bien loin d'avoir soulevé le voile pour y répondre.

Après l'Œuvre au noir, voilà l'Œuvre au blanc, du noir tu passes au blanc, de la calcination à la purification, du charbon à la porcelaine, comment s'opère cette transformation ?

L'Œuvre au noir est la réduction à l'état premier de la matière et en même temps c'est la destruction des différences, la descente dans l'inconscient pour rencontrer ce que Jung appelle nos ombres.
une fois que cette «matière première» a été déstructurée il y a possibilité de recréer sous un nouvel ordre. On décompose pour recomposer différemment.
L'Œuvre au blanc alchimique, c'est l'alliance du souffre et du mercure, l'équilibre entre le feu et l'eau, l'activité et la passivité, les influences terrestres et célestes. Dans l'alchimie interne, c'est l'alliance du féminin et du masculin, l'union pacifique des opposés. C'est cette recherche d'équilibre qui m'intéresse et qui est au fondement même de ma quête et de mon travail.

L'une de tes séries est intitulée « Les noces alchimiques », est- elle l'aboutissement de ce cheminement ?

Dans la série «noces alchimiques», je fais référence à cette complémentarité des contraires, du mariage intérieur, appelé aussi «la fusion du roi et de la reine.» Le travail en question est composé de «tiges» en céramiques qui s'éparpillent, et la structure dense est réduite en particules élémentaires qui vont ensuite pouvoir s'assembler autrement pour s'unir.

Tu présentes un tout nouveau travail de collages et de dessins intitulés « mouvements immobiles », ne serait-ce pas ton côté masculin qui s'y exprime ?

Scinder mon travail en deux en qualifiant de plus féminine telle ou telle œuvre reviendrait à me diviser également. Je pense être en paix avec mon «animus». Dans la série des « Mouvements immobiles » ce sont mes sculptures que je dessine.
La forme matérielle est pesante, statique, mais en même temps continue de se dilater, en quête d'elle-même. certaines formes se reflètent en miroir, idée d'intériorité, de connaissance et de conscience de soi, de successions de formes toujours changeantes dans ce qui peut sembler figé.

Dans ta série « Mutus liber », tu explores un nouveau matériau qu'est la porcelaine, comment ton choix s'est-il porté sur ce matériau ?

cette partie du travail nécessitait une matière lumineuse et claire, contrairement au noir du premier volet. J'ai opté pour la porcelaine pour sa blancheur mais aussi pour le jeu avec la lumière. Je voulais également travailler sur une matière nécessitant une cuisson grand feu, au-delà de ce que j'avais pu expérimenter jusqu'ici. expérimenter une nouvelle matière, c'est aussi pour moi un défi, une découverte me permettant de connaître les possibilités et limites du matériau.

Comment la transformation s'opère-t-elle en toi, quel lien crées-tu avec la matière ?

C'est une histoire de transformation de la matière mais aussi par la matière, il y a une interaction évidente entre la matière et la main qui travaille, entre les gestes effectués et le retour sur soi. Il m'arrive souvent de travailler sur certaines compostions ou la forme est répétée de nombreuses fois, comme une sorte de litanie dans le geste qui permet alors certains moments de grâce ou un vide se crée, un silence qui réduit l'agitation mentale, un grand calme qui rend plus réceptifs aux messages intérieurs.

Ton atelier est situé dans le cœur battant de Casablanca, comment ce quartier influence-t-il ton travail ?

Le «cœur battant» en question est un quartier de gros où la poésie d'un amoncellement de bobines de fil aux couleurs criardes pourrait être une œuvre. Laideur et beauté se côtoient dans un semblant d'anarchie en mouvement permanent. Je pourrais qualifier mon travail de «silencieux», mais n'avancerai pas sans réserve que c'est l'environnement chaotique et bruyant près duquel je travaille qui influence ma dé- marche. ce que je sais en revanche, c'est que je récupère de ce quartier vivant, empli d'humanité, une vibration d'énergies positives qui me recharge.