FATIHA ZEMOURI - ALEXANDRE AUBLANC

Fatiha Zemmouri se définit comme une artiste de la matière, mue par une recherche plastique où l’exploration des éléments se mêle à leur transformation, aux traces qu’elles enregistrent de l’intervention humaine, du passage du temps et de la lumière. Alchimiste, Zemmouri l’est sans aucun doute quand, entre ses mains, la céramique et le charbon se fixent à la toile, brouillant la frontière ténue qui existe entre matériaux et supports, exposant la richesse phénoméniste des textures les plus diverses, révélant ce que contiennent la terre et le bois pour nous les rendre à la fois étranges et familiers.

Le travail de Zemmouri rappelle en cela les interrogations du mouvement Supports/Surfaces. Elle remet le support traditionnel, la toile, en question, y applique de la matière, elle-même transformée au préalable, qu’elle assemble selon un processus qui dure plusieurs jours, jusqu’à trente pour certaines pièces. Ces pratiques témoignent, chez l’artiste, d’une volonté de retour au geste primitif et d’une redéfinition de l’art comme lieu des changements du monde. La matière apposée devient un fait en soi et c’est sur son terrain que l’artiste s’interroge. Il ne s’agit ni d’un retour aux sources, ni de la recherche d’une pureté originelle, mais de la mise à nu des éléments qui constituent le fait pictural.

L’attirance continue de Zemmouri pour la mémoire des choses, pour ce que la matière révèle et donne à voir quand elle passe d’un état à un autre, est au centre d’une interrogation formelle qu’elle met en scène, pour cette troisième exposition personnelle à la Galerie 38, en empruntant de nouveaux chemins. De ses heures de travail dans son atelier, l’artiste a élargi le champ de sa technique. Le charbon, qu’elle travaille depuis plusieurs années, est agencée de manière plus équivoque. Le cadre est déconstruit, en lui des percées de lumière se font jour. La matière vit, déborde (Naked Fire, Le poinçonneur des Lilas, Déconstruction). Matériau du paradoxe, à la fois rigide et fragile, la céramique se fait ici souplesse et douceur, disposée sur la toile à la manière de nids d’anémones, dans des espaces fragmentés qui semblent traverser par un courant (Floating seaweed, Ball of birds) et dont on doute des intentions réelles : créatures menaçantes ou espèces inoffensives ?

La céramique blanche et le charbon noir côtoient une nouvelle série de tableaux où la couleur bleu, à l’encre dominante, est éclatée, vaporisée sous la forme de gouttes, se faisant elle aussi matière (Vague à lames, Insoutenable légèreté, Cell). A travers ces éléments primaires, la démarche poétique de Zemmouri rend universelles des questions individuelles et philosophiques sur le caractère mouvant et éphémère du monde, ses limites et le désir de permanence. Ses œuvres ont la faculté de cristalliser en une image, une matière, des enjeux métaphysiques dont ses réalisations deviennent le symbole, comme en témoignent ses vidéos de matières – terre séchée puis mouillée devenant boue, polystyrène percé transformé en dentelles – que l’on imagine dépérir en une lente agonie, à moins qu’il ne s’agisse d’une renaissance heureuse.

Le tragique de l’existence est résumé dans le titre de l’exposition, « Chant d’état transitoire », qui laisse deviner, par cet intitulé, toute l’étrangeté que porte le réel, cette fêlure du monde et de l’objet-sujet soumis au temps. Révélateur de cet indicible, Zemmouri nous saisit et nous soumet, une fois encore, à notre finitude et au vertige de la beauté.